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Une forme d’éternité


Ce n'est pas le hasard qui depuis des années guide Claude Danteny sur les grèves de Keremma. Il faut évoquer sa longue et fructueuse collaboration avec les meilleurs chorégraphes, et imaginer une aspiration à retrouver dans ces vastes étendues, une scène idéale à la démesure de l’homme.

Quoi de plus singulier en effet que de traquer sans relâche les variations de surface du sable sous l’action conjuguée des vents et des eaux, comme s’il s’agissait de composer l’improbable portrait de traces qui font défaut aux pas des danseurs. Ici, le mouvement des corps donne une forme à l’espace. Là, à Keremma, paysage en perpétuelle évolution, sans commencement ni fin, le vide devient à l’inverse la somme de tous les contenants possibles.


Ce monde sans hommes renvoie aux symboles d’une l’histoire d’avant l’Histoire, celle de la Genèse, lorsque les flots préexistaient à la création de la terre, avant même l’aube du premier jour. Cette photographie possède une dimension métaphysique car elle conduit à la recherche d’un absolu, un degré zéro du temps et de l’espace tout en s’interrogeant sur ses principes en tant que médium. Claude Danteny établit les bases d’un style rigoureux en produisant une sorte de vade-mecum formel qui nous transporte aux sources de l’écriture photographique. Quelle plus parfaite surface sensible que celle d’un paysage minimal, meuble et livré aux aléas des mouvements cosmiques comme autant de pages que l’on tourne ou que l’on détruit pour atteindre l’épure ? La planéité est propice à l’empreinte.


Le photographe nous enjoint d’accepter les règles d’un monde quasi virtuel ou les repères rationnels ne sont pas légion mais dont la cohérence plastique rend l’existence prégnante. La lumière est traitée par défaut, elle détermine moins la volumétrie qu’elle ne brille par son absence. La nuit en effet ne succède pas forcément au jour, devenant son alter ego dans un entre-deux crépusculaire où le chien peut aussi être loup. Ces images vont à l’encontre des standards de lisibilité généralement admis dans la tradition du paysage photographique. Rarement la distance entre le négatif et l’épreuve n’a été si ténue dans l’homogénéisation tonale : seule la masse noire de rochers, fantômes d’un hypothétique second plan étalonne l’infinie modulation des gris. Claude Danteny condamne les lieux communs au travers d’une transfiguration esthétique à la manière d’un Harry Callahan qui à la magnificence des paysages de l’Ouest américain préférait “ l’apparence austère et monotones des paysages gris perle ”. L’échelle, qui rassure nos yeux d’Occidentaux encore tributaires de la Renaissance, n’est suggérée que par l’intermittence fortuite de quelques galets ou algues, scories des marées. Bougé de la prise de vue et granulation renforcent enfin cet état d’amalgame sensoriel.


Certaines tendances de la photographie créative contemporaine considèrent les figures de style comme l'objet même de leurs démarches, le moyen se superposant au but. Ici le style ne remet pas en cause la souveraineté du propos. La perfection formelle est une marque de personnalisation mise au service d'une recherche de soi qui frise l’obsession. Le cheminement physique et intellectuel l'emporte sur les lois de composition, si radicales soit-elles, à l'instar d’un "photographes marcheur" comme Hamish Fulton dont l’œuvre est justement le voyage. “ Le chemin est tout, le but n'est rien ” disent certains philosophes, s’opposant à la morale dominante de cette fin de siècle où la fin, précisément, justifie les moyens. A Keremma l'isolement volontaire participe du recueillement et de la contemplation. Il s'agit plus d'introspection que de topographie.


On peut se demander dans une vie animée par le désir de création, quelles sont les parts de déterminisme et de hasard. Chaque être est immanquablement façonné par une suite d'expériences qui pourraient justifier l'ensemble de ses actions à venir. Pourtant la liberté dépend aussi de l'oubli des faits, ou de leur négation consciente. Pour l'artiste, ce verrouillage aux influences serait en principe le meilleur moyen de retrouver une pureté originelle, gage de l'expression la plus authentique.


Il est ainsi envisageable au musicien de ne pas écouter ou au peintre de ne pas regarder. Ceux-ci n'ont pas forcément besoin de référent pour donner vie à leurs images mentales. Le photographe quant à lui doit constamment purger la multitude de signes qui constituent le réel parce qu'ils sont le matériau même de son médium. Claude Danteny, également photographe-illustrateur, est d'autant plus condamné à l'ouverture. La paradoxale quarantaine qu'il s'impose à Keremma lui permet de retrouver un état d'innocence salvateur, loin des fracas et du chaos visuel de la société moderne. Par petites touches, il y construit son interprétation de l'Eden.

Seule une petite lueur dans le lointain, presque imperceptible, aux confins des terres connues lui rappelle parfois que le monde est monde et que l'éternité n'est pas encore pour demain.

          

                                                                               Claude Vittiglio (mars 98)

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